1942-1945 : Un Français Libre

LES FORCES NAVALES FRANCAISES LIBRES

Ah! Cette putain de guerre, elle ne finira donc jamais! (On lui a fait mal)

Michel, 19 ans, départ pour Londres – 27/11/1942

       Nous ne pouvions parler de Michel sans consacrer une partie distincte à son engagement au cœur des Forces Navales Françaises Libres du général de Gaulle dont le vécu est particulièrement présent dans ses œuvres.

En effet cet engagement va constituer un tournant particulier dans sa vie, tout comme dans celle des nombreux soldats engagés à l’époque qui, pour beaucoup d’entre eux, garderont sous silence les faits les plus marquants.

      Au 14 juin 1940, les Allemands sont à Paris, la partie nord de la France est occupée.1

Le gouvernement français, contraint de se déplacer à Bordeaux, sera nouvellement formé sous le maréchal Pétain qui annonce à la radio la nécessité d’arrêter les combats, recherchant avec l’ennemi le moyen de mettre un terme aux hostilités.2

Du 19 au 20 juin 1940, Bordeaux subit de terribles bombardements. Ce gouvernement nouvellement créé se déplacera dans la ville de Vichy.34

Au 22 juin 1940, l’armistice est signée. Le 1er juillet suivant, l’assemblée nationale donnera les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

        Simultanément, le Général de Gaulle lance un appel aux français via les ondes de la BBC à Londres, les invitant à le rejoindre pour poursuivre le combat contre l’occupant :

L’appel du 18 juin 1940 est lancé

La flotte française étant désormais sous le contrôle du régime de Vichy, le général de Gaulle va devoir trouver des solutions pour récupérer une partie des bateaux, ne songeant pas à livrer sa flotte aux allemands.5

Une grande partie des navires français se trouve déjà en dehors de la métropole, la flotte qui y demeure présente sera aussitôt mise à l’abri :

  • Le cuirassé JEAN BART quitte SAINT-NAZAIRE pour CASABLANCA
  • Le cuirassé RICHELIEU est évacué de BREST vers DAKAR
  • Le sous marin SURCOUF étant en révision à BREST sera dirigé vers l’ANGLETERRE, il en sera de même pour les sous-marins RUBIS et NARVAL6

        Certains marins français, au péril de leur vie, décident de rejoindre le général de Gaulle en ANGLETERRE. Il est important de relever qu’à cette époque, des pressions étaient effectuées sur les marins par le régime de Vichy afin qu’ils y restent fidèles, y compris sur leur propre famille. Aussi, la majorité des marins français continuait d’exercer auprès de l’amiral Darlan, chef d’état major depuis 1937 et proche du maréchal Pétain.7

Croix de Lorraine de la France Libre

        C’est dans ce contexte que le Vice Amiral Muselier décide de rejoindre le général de Gaulle en ANGLETERRE au 30 juin 1940 et va jouer un rôle majeur dans l’histoire de la FRANCE LIBRE.

Aussitôt, le général de Gaulle le nomme au commandement « des forces maritimes françaises restées libres, quelles qu’elles soient et quel que soit l’endroit où elles se trouvent », il sera également nommé provisoirement commandant des forces aériennes de la FRANCE LIBRE. Le jour même, il appelle tous les marins et aviateurs français à les rejoindre.

Au 3 juillet 1940, l’amiral Muselier propose comme emblème pour la FRANCE LIBRE, la croix de Lorraine en souvenir de son père d’origine Lorraine.8

        C’est ainsi que va se jouer une véritable guerre parallèle sur les mers du globe jusque 1945 : La Bataille de l’Atlantique.9

Ces combats emporteront ainsi la vie de nombreux marins de la FRANCE LIBRE, quand d’autres, pour l’immense majorité très jeune, y survivront mais en resteront terriblement marqués.

Ces hommes, véritables résistants des mers, seront notamment ceux auxquels nous devons la mise en place du débarquement du 6 juin 1944, sans lequel la France n’aurait pu être libérée.

        Courant 1942, Michel a alors 19 ans. Attiré par l’appel du général de Gaulle et animé par une envie irrépressible de participer à la grande aventure de la France Libre, il se présente au consulat d’ANGLETERRE à RIO DE JANEIRO. Encore mineur à l’époque (majorité à 21 ans), sa première demande sera refusée, il lui faudra ainsi obtenir l’accord officiel de son père.

En date du 27 novembre 1942, une fois l’accord demandé obtenu, il obtient un laisser-passer pour Londres.

1er ordre de mission au 12 décembre 1942 :

« Envoyer Bernanos à Londres, école des Cadets » – Objectif :  » Aller à la Caserne SURCOUF de Londres » – Aucun bateau n’ayant touché Rio depuis 3 mois, nous acheminons ce volontaire via Cap Town (Afrique du Sud) d’où il pourra rejoindre plus facilement l’Angleterre »

Ordre de mission du 12 décembre 1942
Laisser-passer pour Londres du 27 novembre 1942

       

Aussi, comme indiqué sur l’ordre de mission ci-dessus, Michel quittait Rio pour Buenos-Aires par avion le 14/12/1942 et devait ensuite initialement quitter Buenos-Aires pour Cap-Town le 20/12/1942 afin d’être acheminé vers Londres via un autre bateau.

Cependant, Michel quittera Buenos-Aires au 30/01/1943. Il est spécifié sur l’ordre de mission qu’il embarque à bord du Melbourne Star de la BLUE STAR LINE. Cependant, les départs et arrivés de ce bateau ne correspondent pas aux dates précitées.10

D’après les témoignages écrits, le convoi par lequel Michel naviguait fut pris dans un attaque de U-BOOT (sous-marins allemands spécialement conçus pour attaquer les convois de ravitaillements alliés). Le bateau sur lequel il avait embarqué étant sérieusement touché, Michel fut transféré sur un pétrolier mixte. Il indiquait ainsi que certains brûlaient en coulant, rependant une nappe de feu sur la mer, le convoi faisant route dans les flammes pendant de nombreuses heures.

La vitesse des convois est faible, souvent moins de 6 nœuds en fonction des navires. […] Quand le radar indique un bâtiment ou que sur la passerelle le périscope d’un sous-marin a été aperçu, ordre est donné au convoi de resserrer les rangs et d’accélérer : il faut à la fois déstabiliser les calculs de tirs ennemis, forcer les sous-marins à se rapprocher et le cas échéant, permettre des sauvetages plus rapides. La tension monte alors sensiblement pour les navires escorteurs. Les allemands n’ont pas toujours de cible précise, visent d’abord les plus gros tonnages et les pétroliers ou transports de munitions.

Quand une torpille touche un navire, la corvette la plus proche se lance frénétiquement à la recherche du meurtrier, tout en voyant la meute procéder à d’autres attaques en différents endroits… Les corvettes peuvent prêter main-forte aux bateaux de secours en cas de naufrage, mais la priorité reste de contre-attaquer.

Une scène de sauvetage est toujours pénible : le mazout du bâtiment coulé flotte et crée une nappe parfois enflammée dans laquelle se débattent les quelques rescapés et où l’on voit aussi des corps inanimés flotter sur le ventre au milieu des débris.11

Il est important de rappeler le rôle des navires de la marine marchande qui étaient chargés d’acheminer les vivres ainsi que l’armement vers les cotes anglaises. A la suite de la loi prêt-bail conclue avec les américains, le nombre de convois augmenta considérablement sur l’Atlantique. Cependant, beaucoup de navires de la marine marchande furent torpillés et coulés par la Kriegsmarine, tout particulièrement entre 1941 et 1943. A titre d’exemple, citons le MELBOURNE STAR qui fut coulé par une torpille ennemie au 2 avril 1943 (il ne resta que 4 survivants sur les 116 membres de l’équipage).12

Michel obtenait ainsi un premier aperçu de ce que seront faites ses années d’engagement à venir.

        Il arrive ainsi à Londres le 9 mars 1943, le relevé des services militaire indiqué sur son livret individuel de réserviste de l’armée de mer nous apporte les éléments d’informations suivants :13141516

  • Du 11/03/1943 au 19/03/1943 : Caserne SURCOUF – Londres : Il s’agit du siège des FNFL, les soldats en arrivant y sont logés quelques jours avant qu’il ne soit décidé de leur future affectation. C’est également à cet endroit que tous les soldats sont orientés en arrivant à Londres, à la CPL (Compagnie de Passage à Londres), une structure qui constitue l’étape intermédiaire entre les services d’immigration britanniques et les dépôts français de la Marine de Guerre /Marine Marchande.1718
  • Du 19/03/1943 au 31/03/1943 : Caserne BIR HAKEIM (Emsworth – Banlieue de Portsmouth)19 : Dans les premiers temps, les mobilisés y bénéficient d’un entrainement militaire de 1 mois à leur arrivée20
  • Du 31/03/1943 au 8/04/1943 : Caserne MEVREAS – Par le fait que le rédacteur l’ai rattachée à la caserne BIR HAKEIM sur le livret de Michel, j’en déduit que cette caserne est située également à Emsworth (ou à proximité) et qu’il s’agit également de l’entrainement militaire qui y est dispensé.
  • Du 08/04/1943 au 29/04/1943 : Maison de santé Beaconsfield (Recherches en cours)21
  • Du 29/04/1943 au 20/06/1943 : Caserne BIR HAKEIM (Emsworth – Banlieue de Portsmouth en Angleterre) : On y trouve notamment le centre de formation des canonniers – Michel y fait ses classes – Il est important de relever que les formations étaient très courtes à l’époque, les nouvelles recrues devant être sur le terrain au plus tôt par manque d’effectifs22
  • Du 20/06/1943 au 05/08/1943 : Base de Porthmouth (Angleterre) : Principal lieu opérationnel des FNFL, c’est notamment de ce port que partiront les bateaux pour le débarquement de Normandie. Les jeunes soldats y suivaient une formation sur le Cuirassé COURBET, désormais utilisé comme navire d’instruction situé sur ce port d’attache
  • Du 05/08/1943 au 25/08/1943 : Caserne BIR HAKEIM (Emsworth – Banlieue de Portsmouth) : Michel y poursuit sa formation de canonnier
  • Du 25/08/1943 au 15/12/1944 : Michel et affecté au chasseur de sous-marins 12 – BENODET, principalement constitué d’hommes de l’Ile de Sein en tant que matelot canonnier, il sera par la suite également nommé opérateur radar

En juin 1940, la quasi totalité des hommes de l’Ile de Sein en âge de combattre choisit de rejoindre les FNFL, ils apporteront ainsi de nombreux bateaux de pêche et de commerce à la flotte du général de Gaulle. L’Ile de Sein recevra la croix de la libération du Général de Gaulle le 1er janvier 1946.23

        Le chasseur de sous marins sur lequel Michel est affecté fait parti d’une série de 17 unités de la marine destinée à la lutte anti sous marine. Ces chasseurs sont issus d’un programme mis en place en 1937 pour la construction d’un nouveau type de chasseur avec une coque en acier afin de remplacer les chasseurs américains de type C1 avec coque en bois de la première guerre mondiale.

Chasseur 12 – Benodet

Ces chasseurs disposaient sous les FNFL des caractéristiques suivantes :24

Caractéristiques techniques :

  • Chasseur de sous-marins
  • Longueur : 37,1 m
  • Maître-bau : 5,66 m
  • Tirant d’eau : 1,95 m
  • Déplacements : 107 tonnes
  • Port en lourd : 137 tonnes
  • Propulsion : 2 moteurs diesel MAN et 2 hélices
  • Puissance : 1130 ch
  • Vitesse : 15,5 nœuds
  • Equipage : 23

Caractéristiques militaires sous les FNFL :

  • 1 canon de 90mm
  • 2 mitrailleuses Darne de 7,5mm
  • 2 canon Schneider de 37mm
  • 2 grenadeurs arrière de 16 charges
  • Rayon d’action : 1200 nautiques à 8 nœuds (5,5 tonnes de fuel)

Les conditions de navigation des Chasseurs sont ainsi décrites :25

Ces bateaux de surveillance de 40 mètres embarquent une trentaine de marins et sont équipés pour la riposte […] Ils se voient assigner un secteur dans lequel ils prennent en charge les convois ou mènent des opérations de défense.

Les risques sont nombreux : outre les attaques d’avions, les chasseurs doivent éviter et consigner soigneusement les longues lignes de mines magnétiques et acoustiques installées par la KRIEGSMARINE. Ils doivent régulièrement parer à des attaques de vedettes rapides : les S-BOOTS.

Les chasseurs peuvent aussi procéder à des grenadages contre les U-BOOTS (Sous-marins allemands) qui empruntent la Manche pour passer dans l’atlantique.

La navigation est aussi très difficile, les chasseurs ne sont pas fait pour les temps par tempête, l’eau y rentre par paquets endommageant tout ce qu’elle peut, rendant ainsi les bâtiments plus vulnérables aux attaques ennemies. Par ailleurs, depuis l’entrée en guerre, les phares restent éteints, ce qui augmente considérablement le risque d’accident.

Dès les premiers jours, les Chasseurs 6 et 7 seront torpillés par la KRIEGSMARINE (Marine Allemande), laissant un seul survivant sur les 60 marins membres des deux équipages.

Au 13 juillet 1942, Le chasseur 8 fit l’objet d’une attaque par des avions de la Luftwaffe, il coula instantanément, il ne resta qu’un seul survivant. La rapport reprit ci-dessous, provenant des Services Historiques de la Défense, illustre notamment l’intensité des risques pris par les navires FNFL en mission.

Les Chasseurs gagnent dès la bataille d’Angleterre un profond respect de la part de l’Amirauté Britannique qui saura qu’elle peut compter sur eux pour les opérations à venir.

Le Chasseur 12 a servi pour les Forces Navales Françaises Libres à compter du 3 juillet 1940, basé à Cowes sur l’Ile de Wight (Angleterre), il prendra notamment part à de nombreux engagements contre des avions ennemis et fut démoli en 1954.2627

Michel à bord du Chasseur 12 avec une partie de l’équipage

    Afin de définir au mieux la mission de Michel à bord du navire, je me permets de reprendre la définition du canonnier affichée à bord du MAILLE-BREZE, Navire musée à visiter sur les bords de la Loire à NANTES :28

La valeur de l’artillerie d’un navire dépend de celle du personnel qui la sert. C’est à dire l’importance du canonnier qui doit manœuvrer avec compétence, rapidité et sang froid des pièces de gros calibre qui tirent à une cadence rapide de lourds projectiles.

Toucher à grande distance, une cible petite et mouvante, étant soi-même sur une plate forme qui roule et qui tangue, n’est pas facile. Aussi, l’habilité des canonniers a-t-elle une réputation solide et justifiée.

Les canons modernes avec leurs mécanismes compliqués exigent des servants longuement formés, connaissant leur pièce, leur tourelle, son système d’approvisionnement en projectiles et tout le matériel attaché à l’artillerie.

        En tant qu’opérateur radar, Michel avait pour principal mission d’analyser et évaluer les menaces environnantes tout en étant chargé du fonctionnement des dispositifs de détection par radar et radio, du système de brouillage radar/leurres et de l’armement dont il avait déjà une bonne maitrise en tant que canonnier.

Au 22 juin 1940, l’armée allemande envahit l’URSS par l’opération BARBAROSSA. La banquise et les côtes de Norvège sont tenues par les troupes allemandes et les convois russes et américains constituent des cibles idéales, les batailles font particulièrement rage sur ce secteur, rappelons que nous sommes au cœur de la Bataille de l’Atlantique qui durera jusque 1945.29

Les principales missions du Chasseur 12 n’étaient donc pas des plus simples car elles consistaient à protéger des convois le long du Mur de l’Atlantique30, véritables forteresses installées par les allemands sur les côtes occupées.31 Le Chasseur 12 interviendra également en mer du Nord. Le passage de la Manche vers la Mer du Nord entre Calais et Douvres (Dover) était particulièrement dangereux et délicat.

Le Mur de l’Atlantique en 1942, situation identique jusque fin 1944

Les conditions de navigation en mer sont particulièrement difficiles, les convois doivent régulièrement faire des écarts pour se mettre hors de portée des U-BOOTS, la menace aérienne était également très forte.32.

Le marins passaient parfois plus d’un mois en mer et leur alimentation était mauvaise, ils consommaient en grande partie les conserves habituelles, ce qui créait notamment de fortes carences en vitamines C que le corps ne produit pas seul. Il fut donc constaté un amaigrissement généralisé, plusieurs gingivites, des cernes et une fatigue intense. Michel, comme beaucoup d’autres, attrapait ainsi le scorbut au cours de cette période. Fin 1943, Michel écrivait ainsi la lettre suivante à ses parents :

[…] Je suis sur les Chasseurs qui font du très beau travail. Nous sommes en patrouille dans la Manche 25 jours par mois par des mers plus que fortes. Les vagues nous balaye sur le pont de tous les bords, mais nous seront les dents, car ce n’est rien à côté des souffrances de notre pauvre pays. Je suis sûr que vous serez fier de moi mon cher papa, je suis matelot canonnier.33

Une fois au port, il faut remettre le bateau en état, ce qui dure plusieurs jours. Les canonniers doivent nettoyer leurs pièces, les moteurs doivent être révisés, les chaudières ramonées… Des travaux de peinture sont également effectués car il suffit de quelques jours sur l’Atlantique pour que la coque se rouille.34

Le Rubis

Le livret de Michel ne mentionne pas l’intégralité de ses missions car son ami et coéquipier, Jean LIVET, indique qu’il fit également un remplacement à bord du sous marin RUBIS. Aussi, de l’été 1940 à décembre 1944, le RUBIS effectuait au total 28 missions de mouillage de mines sur les côtes de Norvège et de France, entrainant ainsi la destruction de 16 navires ennemis. Le navire RUBIS est le bâtiment de guerre français qui aura coulé le plus de tonnage allemand au cours de la guerre.35

Jean LIVET, que nous remercions bien sincèrement pour son témoignage, souligne le fait que le capitaine et les équipages lors de leur affectation disposaient de très peu d’expérience car, en pleine seconde guerre mondiale, les formations étaient généralement faites à la hâte par manque de temps. Ainsi, l’équipage du Chasseur 12 étaient parfaitement conscient du fait qu’il pouvait se retourner rapidement par tempête :36

Les qualités nautiques de notre genre d’unité nous donnait toutes chances de nous retourner par gros temps. Nous en eûmes la triste preuve avec le chasseur 5 peu avant noël 1943. Savoir que nous risquions le plongeon définitif sans même avoir besoin pour cela d’un rencontre fâcheuse avec des unités ennemies – La plupart plus rapides et mieux armées que nous – N’était pas pour remonter un moral déjà fortement détérioré par l’absence de nouvelles de la famille.

Michel et Jean LIVET effectuaient leurs permissions régulièrement ensemble à Londres. Habitué aux bombardements réguliers et épuisé par le rythme des missions, Jean Livet rapporte ainsi une anecdote selon laquelle Michel, recouvert de gravas par une explosion survenue sur le toit de son hébergement, se contentait simplement d’aller se recoucher dans un autre lit libre, après être passé tout près de la mort.37

Jean LIVET garde de très bons souvenirs de Michel et évoque « une cohabitation heureuse pendant ses années de guerre, en dépit des misères qui en représentaient l’essentiel ». Michel, par son sens de l’humour, avait le don d’apporter une certaine joie de vivre à l’équipage, même dans les moments les plus difficiles :

Quelques jours avant le débarquement, des pilotes du Gros avaient réussi à nous repérer, en dépit du rideau de fumigènes sensé occulter la côte sud de l’Angleterre. Arrivé tardivement sur le pont, Michel n’avait pu se placer derrière la pièce de D.C.A (canon anti-aérien) qui lui était habituellement attribuée. De tous les hommes à bord, aucun n’était disposé à céder sa place. Je piquais aussitôt une tête dans le caisson à munitions le plus proche lorsque la dernière bombe d’un chapelet tombait dans les eaux à proximité de notre chasseur. Michel, lui, se mettait à arpenter le pont en réclamant à corps et à cri une « lime à ongles » pour, disait il, ne pas se sentir totalement désarmé! »

        Au 6 juin 1944, le Chasseur 12 participe au débarquement de Normandie, l’équipage s’y étant préparé ardemment les jours précédents, n’avait aucune idée du jour choisi pour des raisons de confidentialité évidentes.

Aussi, le Chasseur 12 était en patrouille dans la Manche dans la nuit du 5 au 6 juin 1944.

Une partie de la flotte d’assaut – 6 juin 1944

Michel est réveillé à l’aube par des cris et des bruits de pas précipités dans les coursives. Une fois sur le pont, un véritable spectacle s’offre à lui38, qu’il décrit ainsi :

Je vis se lever à l’horizon, dégagé de sa brume, le plus fabuleux spectacle marin de tous les temps, des centaines et des centaines de bateaux de tous tonnages, du porte-avions à la péniche, côte à côte en rangs serrés, couvrait toute la surface de l’eau, à l’infini, tandis que, dans le ciel, grondaient des milliers d’avions.

Le Chasseur 12 participait ainsi à la première escorte de convoi : L’équipage naviguait au cœur de la flotte d’assaut.39

Au cours de l’opération, le Chasseur 12 est appelé pour secourir une barge en difficulté au large de l’Ile de Wight, ils font donc demi-tour vers les côtes anglaises. Le Commandant, E.V. Labour, pris de son propre chef, la décision de la conduire jusque sur les côtes normandes. La plage sur laquelle ils allèrent reste à déterminer, l’un des membres du Chasseur 12 indique être allé jusqu’à Port en Bessin, sur le secteur d’Omaha Beach, il en est de même du plan repris ci-dessus et tiré de l’Historique des Forces Navales Françaises Libres de l’Amiral Chaline, Gold Beach étant en réalité plus éloignée. Un autre membre d’équipage évoque la plage d’Utah.40

Une barge s’approchant des côtes normandes au cours du débarquement
avec des chars Sherman DD Amphibie

Les premières opérations du débarquement furent particulièrement mal vécues par les Chasseurs 11 et 14 qui durent rester amarrés sur coffre à Yarmouth malgré les entrainements auxquels tous les Chasseurs avaient été soumis en prévision. Le Chasseur 12 y participait dès l’ouverture par la mission de patrouillage dont ils étaient chargés au même moment, mais également par la prise de décision personnelle de leur commandant sur le remorquage de la barge au large des côtes normandes. Après cela, ils rejoignirent Yarmouth avec les autres chasseurs et participaient pleinement à la bataille navale de Normandie à compter du 9 juin 1944.41

Le général de Gaulle pensait pouvoir récupérer la ville de Caen aux mains des allemands dans la foulée. Cependant, le 6 juin 1944 ne sonnera que le début de la Bataille de Caen qui rencontrera une issue victorieuse au 6 août 1944. 2300 tonnes de bombes s’abattront sur la ville est ses alentours en 78 jours , causant ainsi la mort de 2.000 à 3.000 civils.

La Bataille de Normandie est lancée, navale et terrestre :

Le cuirassé Courbet – Bataille de Normandie

Michel et l’équipage du 12 participent ainsi aux opérations navales : véritables opérations en mer entre les unités allemandes et alliés qui prendront fin à la mi août 1944.42

Bataille navale en Normandie

C’est ainsi qu’ils furent chargés d’escorter, protéger des convois de munitions à travers la Manche et d’effectuer diverses missions de ravitaillement en mer. Les Chasseurs de sous-marins, étant armés et plus petits pouvaient protéger les gros bateaux qui étaient beaucoup moins rapides et par conséquent plus facilement exposés aux tirs ennemis.

Une mine en mer – 1944

Les deux camps utilisent le meilleur de leur flotte dont notamment des armes spéciales telles des sous-marins de poche et des torpilles guidées, de nombreuses mines sont déposées en mer par les parties.

Cette bataille navale causa de grandes pertes humaines, les tempêtes en mer rajoutant aux difficultés rencontrées.

Ainsi, du 18 juin au 22 juin 1944, une très forte tempête a lieu sur la Manche et rend impossible les actions des forces navales alliées et ennemies. Durant 5 jours ils sont exposés à la tempête la plus violente depuis 40 ans qui détruit largement le port artificiel allié « Mulberry A » construit devant Omaha Beach et le rends inutilisable.43

Les ports artificiels flottants de Mulberry – Normandie
Destructions causées par la tempête au 19 juin 1944

A la suite du débarquement, il restait encore la France à libérer, la guerre était bien loin de prendre fin. Les alliés récupéraient progressivement les régions occupées par les armées du IIIème Reich, engendrant de nombreuses pertes militaires et civiles jusqu’au 8 mai 1945, capitulation de l’Allemagne nazie.

        Du 15 décembre 1944 au 1er janvier 1945, Michel est affecté au Centre Administratif de la Marine Militaire de Paris, un organisme chargé de gérer le personnel marine de l’armée d’armistice, celle du régime de Vichy.

        Puis, du 1er janvier 1945 au 29 septembre 1945 Michel sera affecté à la Mission Militaires des Affaires Allemandes (M.M.A.A). Créée par décret du 18 novembre 1944, cette mission consiste en la coordination des mesures sur les intérêts de la France en Allemagne occupée. C’est notamment au cours de cette période que Michel rejoint le STAFF de l’Amiral MUSELIER, nommé par le général de Gaulle en tant que chef de la délégation navale de la M.M.A.A.44

Certificat de bonne conduite de Michel établit par l’amiral Muselier – 1er avril 1946

Cependant, Michel va rencontrer des problèmes de santé importants. Il bénéficie ainsi d’un congé de convalescence qui est donné uniquement par l’armée lorsque les soldats sont dans un état de santé fragile et jugés par les médecins hors d’état de combattre. Il fera ainsi sa convalescence chez Madame Magnificat à AVALLON (Yonne).

Michel était ainsi affecté d’une pneumonie et d’une fatigue intense et psychique dont il peinait à se remettre. Il notera ainsi quelques années plus tard ce que lui inspirent les moments cruels vécus pendant la guerre :45

Tous ces êtres qui tuent

Ont le cœur à tuer

Tous ces êtes qui meurent

Ont-ils le cœur prêt ?

Le 28 août 1945, Michel est renvoyé à la vie civile, il se retirera sur la commune d’ENTREPIERRES en Provence auprès de ses parents, revenus depuis peu du Brésil.46

        La plupart des soldats ayant répondu à l’appel du général de Gaulle au sein des FNFL étaient très jeunes. Nous ne sommes pas sans rappeler l’âge de Michel durant ses années de guerre au cours desquelles ils combattait entre ses 19 et 22 ans, ni des terribles faits vécus sur lesquels il restera silencieux.

Son entourage l’ayant vu partir enfant, ne le reconnaissait pas sur le quai de la gare Saint-Lazare. Ils retrouvaient désormais un homme au regard terriblement endurci.47

Michel, comme tous les autres français libres, restera marqué à vie par ces années d’engagement, y laissant ainsi une partie de lui pour sauver sa patrie.

Ses œuvres romanesques et poétiques en seront son principal témoignage, à commencer par La Montagne Morte de la Vie écrite en seulement 19 jours, n’épargnant pas même l’âme de ses visiteurs, in fine enfermée dans un corps meurtri.

Venant d’un poète, l’unique témoignage de ses heures les plus durs se devait d’être imagé.

Michel au retour de la guerre
Juin 1945

Notes et références
  1. 14 juin 1940 : Les Allemands entrent dans Paris, Auriane Viry, Revue des Deux Mondes, 14 juin 2017 []
  2. Du 17 juin au 18 juin 1940, de la résignation à l’espoir, Le Point, 18 juin 2010 []
  3. Bombardements et destructions à Bordeaux, Les résistants, France-3 []
  4. Le Régime de Vichy, Wikipedia.org []
  5. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, création des FNFL dans un contexte de crise, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.15 []
  6. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, création des FNFL dans un contexte de crise, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.14 []
  7. Résister sur les mers – Une histoire de la Marine Française Libre, Luc-Antoine Lenoir, Editions du Cerf, p.16 []
  8. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, les FNFL sur toutes les mers du globe, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.22 []
  9. Bataille de l’Atlantique de 1939-1945 – Wikipedia.org []
  10. Arnold Hague Ports Database – convoyweb.org.uk []
  11. Résister sur les mers – Une histoire de la Marine Française Libre, Luc-Antoine Lenoir, Editions du Cerf, p.127 []
  12. Site internet dédié au MELBOURNE STAR : http://www.melbournestar.co.uk/ []
  13. Liste des marins FNFL, mise à jour du 29/11/2011, Michel Bernanos – http://www.charles-de-gaulle.org ; Services historiques de la défense (SHD) – Dossiers administratifs de résistantes et de résistants – http://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr []
  14. Musée de l’Ordre de la Libération (Hôtel National des Invalides – Paris 7ème) – Vitrine consacrée à Michel Bernanos, comprenant notamment son acte d’engagement dans les Forces Françaises Libres du 11 mars 1943 []
  15. Documents militaires personnels : livret individuel réserviste de l’armée de mer – Marine Nationale []
  16. Historique des Forces Navales Françaises Libres – Tome 5 – Mémorial : Liste complète des Marins de la France Libre, André Bouchi Lamontagne, éditions Services Historiques de la Défense, 2002, 1094 p. []
  17. Mémoire FNFL – Ecole.nav.tradition.free.fr []
  18. Caserne Surcouf, siège des FNFL à Londres, dans une ancienne école religieuse au 40 South Side Clapham Common, wikisene.fr []
  19. Childhood Memories of Havent in the Second World War 1939 to 1945 – Lieux dans lesquels se situaient deux casernes Bir-Kakeim : Allendale Avenue à Emsworth et Southleig Road – Hollybank Lane à Emsworth devenus des quartiers résidentiels []
  20. Le tournant de Bir-Hakeim et ses conséquences pour l’École Navale, L’Ecole Navale des Forces navales Françaises Libres, EcoleNavale.fr – Grande Ecole Militaire de la Mer []
  21. The Free French, Beaconsfield Historical Society, beaconsfiledhistory.org.uk []
  22. Les Forces Navales Françaises Libres, Muséedelaresistanceenligne.org []
  23. Libération : Les communes compagnons – L’ile de Sein, Ordre de la Libération, Hôtel National des Invalides []
  24. Classe chasseur 5 et autres unités : Wikipedia.org []
  25. Résister sur les mers – Une histoire de la Marine Française Libre, Luc-Antoine Lenoir, Editions du Cerf, p.86 []
  26. Dictionnaire de la France Libre, Sous la direction de Jean-François Broche, de Georges Caitucoli et de Jean-François Muracciole, Coll. Bouquins, Editions Robert Laffont, p.595 []
  27. Mémoire des Equipages des Marines de guerre, commerce, pêche et plaisance de 1939 à 1945futur.alamer.fr []
  28. Navire du MAILLE-BREZE, Escorteur d’Escadre de la Marine Nationale, Musée naval : https://www.maillebreze.com/fr []
  29. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.24 []
  30. Le Mur de l’Atlantique – Wikipedia.org []
  31. Historique des Forces Navales Françaises Libres – Tome 4 – La Flotte Française de la liberté : Historique de la Flotte et parcours de chaque bâtiment, Pierre Santarelli, éditions Services Historiques de la Défense, 2002, 221 p. []
  32. Unterseeboot, les sous-marins allemands – Wikipedia.org []
  33. Cahiers Bleus – Michel Bernanos – N°46 – P.29 []
  34. Résister sur les mers – Une histoire de la Marine Française Libre, Luc-Antoine Lenoir, Editions du Cerf, p.128 []
  35. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.25 []
  36. Les cahiers bleus n°46, Hiver 1988-1989 (1er trim. 1989), « La grande aventure de la France Libre », Jean Livet, p.21 à 24 []
  37. Michel Bernanos, L’insurgé, Salsa Bertin, Préface de Michel Estève, Editions de Paris, p.43 []
  38. Georges Bernanos à la merci des passants, Jean-Loup Bernanos, Plon, 1988, pp.397 []
  39. Les Marins Français du Jour J – FNFL – NORMANDIE 44, Les couleurs de la France dans l’Armada alliée, Jean-Charles Stasi, éditions HEIMDAL, p.56 []
  40. Regroupement d’informations via : Source 1. Cols-Bleus – Marine Nationale, n°3079 – Juin 2019, p.21 – Source 2. Historique des Forces Navales Françaises Libres, Tome 2, Travail établi par les archives de la Marine par le VAE (cr) E.Chaline et le CV (h) P. Santarelli – Source 3. Gaston Ozenda, Quartier Maître de Manoeuvre, Chasseur 12 Bénodet – francaislibres.netSource 4. Georges Bernanos à la merci des passants, Jean-Loup Bernanos, Plon, 1988, pp.397 – Source 5. Les cahiers bleus n°46, Hiver 1988-1989 (1er trim. 1989), « La grande aventure de la France Libre », Jean Livet, p.21 à 24 []
  41. Historique des Forces Navales Françaises Libres, Tome 2, Travail établi par les archives de la Marine par le VAE (cr) E.Chaline et le CV (h) P. Santarelli []
  42. Opérations navales pendant la bataille de Normandie, Wikipedia.org []
  43. Les Ports Mulberry de Normandie – ddayoverlord.com []
  44. Institut de la gestion publique et du développement économique, Les relations économiques franco-allemandes de 1945 à 1955, Sylvie Lefèvre, Open édition Books, pp.5/81 []
  45. Michel Bernanos, L’insurgé, Salsa Bertin, Préface de Michel Estève, Editions de Paris, p.48 []
  46. Bulletin individuel de démobilisation de Michel Bernanos consulté aux Services Historiques de la Défense de Vincennes – Cote GR 16 P 50793 []
  47. Michel Bernanos : L’insurgé, Salsa Bertin, préface de Michel Estève, Editions de Paris, p.46 []